« Se lève un jour nouveau, comme toujours, sur la vie des hommes et la marche des sociétés. Une lumière incertaine croît et éclaire progressivement les sentiers des promeneurs de l’aube. Aux heures diurnes, elle brillera de mille feux sur leurs ouvrages et leurs impasses. Ce temps du clair-obscur est celui de la percée, ceux qui s’y engagent n’ont besoin que d’une faible lueur pour entreprendre le voyage, ce sont des hommes intermédiaires. Ces êtres savent leur marche nécessaire, les pierres qu’ils sculptent fondamentales pour la stabilité des édifices à venir, dont ils ne verront peut-être pas l’achèvement. Ils savent aussi devoir être, dès à présent, à la hauteur des exigences nécessaires à l’avènement du monde qu’ils souhaitent faire advenir. L’une d’elles est de distinguer l’impossible de l’extraordinaire et de l’accomplir. C’est ce que fit Mandela dans une Afrique de Sud asservie, en se fondant sur un code philosophique et éthique issu de sa culture xhosa, l’ubuntu. C’est à ce moment chancelant, gros de potentialités multiples, que se trouve le continent africain.

L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle aura choisi. Son statut de fille aînée de l’humanité requiert d’elle de s’extraire de la concurrence, de la compétition, de cet âge infantile où les nations se toisent pour savoir qui a accumulé le plus de richesses, de gadgets technologiques, de sensations fortes, de capacité de jouissance des biens et plaisirs de ce monde, et peu importe si cette course effrénée et irresponsable met en danger les conditions sociales et naturelles de la vie humaine. (…)

Il lui faut achever sa décolonisation par une rencontre féconde avec elle-même. Dans trente-cinq ans sa population constituera le quart de l’humanité. Elle en constituera la force vive : la proportion la plus élevée des personnes âgées de 15 à 45 ans sera africaine. Un poids démographique et une vitalité qui feront pencher les équilibres sociaux, politiques, économiques et culturels de la planète. Et pour être cette force motrice, positive, infléchissant le cours des choses dans le sens d’une montée en humanité (selon l’expression de Achille Mbembé, Sortir de la grande nuit) il lui faut une profonde révolution culturelle. Cela commence par une modification du regard qu’elle porte sur elle-même, restaurer son image dans le miroir, se respecter, s’estimer à nouveau, guérir de ses traumatismes en recourant à sa grande capacité de résilience. (…) Et pour cela, il lui faut répondre aux exigences de sa démocratie en nourrissant ses populations, en les éduquant, en leur assurant les conditions d’une vie digne, d’une paix, d’une sécurité et d’une liberté aussi bien individuelle que collective. (…) Elle doit surtout participer à l’oeuvre d’édification de l’humanité en bâtissant une civilisation plus responsable, plus soucieuse de l’environnement, de l’équilibre entre les différents ordres, des générations à venir, du bien commun, de la dignité humaine. (…)

Et pour cela elle doit choisir. Son modèle économique. (…). Sa politique (…). Il lui faut également repenser le rôle de ses cultures. La culture, comme recherche des fins, des raisons de vivre, des buts et des finalités, du sens choisi de l’aventure humaine. Pour cela, entreprendre une critique radicale de ce qui dans ses cultures réduit l’humanité, l’entrave, la limite, l’avilit. Mais également réhabiliter ses valeurs de jom (dignité), de vivre-ensemble, de téraanga (hospitalité), de kersa (pudeur, scrupules), de ngor (sens de l’honneur), exhumer et revivifier l’humanisme profond de ses cultures. C’est une révolution spirituelle qu’il lui faut opérer.

Et il nous semble que l’avenir de l’humanité se trouve de ce côté-ci.

Ce jour-là, comme aux premières aubes, l’Afrique redeviendra le poumon spirituel du monde. »